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Père Benoît Lacroix : un homme d’exception

Lundi, 7 mars 2016

 

 





 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Père Benoît Lacroix, dominicain, est décédé lei 2 mars 2016 à tout juste 100 ans.

M. Frédéric Barriault, de Communications et Société, a produit cet article biographique qui nous fait découvrir la vie et l’œuvre de cet homme d’exception...

Prêtre dominicain, historien, théologien, professeur et auteur prolifique, Benoît Lacroix est né le 8 septembre 1915 à Saint-Michel-de-Bellechasse (Québec). Il est le fils de Caïus Lacroix et de Rose-Anna Blais, tous deux cultivateurs dans cette région rurale qu’est celle de Bellechasse. Très proche de ses parents, Benoît Lacroix leur a d’ailleurs consacré une partie de son œuvre d’historien et de vulgarisateur. La foi de ma mère (1999) et La religion de mon père (1986) furent en effet d’immenses best-sellers, en plus d’être d’excellents témoignages de la religiosité populaire qui animait les catholiques québécois, avant le Concile Vatican II. Nous y reviendrons.

À sa naissance, en 1915, il porte le nom de Joachim Lacroix (le prénom Benoît lui sera attribué à son entrée chez les dominicains, en l’honneur de Benoît XI, un pape dominicain du Moyen Âge). Après une jeunesse passée sur la ferme familiale où il apprend à contempler la splendeur du fleuve Saint-Laurent et les paysages pittoresques de l’île d’Orléans et de la Côte-du-Sud, Joachim Lacroix complète son cours classique au collège de Sainte-Anne-de-La Pocatière (1927-1936), dans la région voisine de Kamouraska. Ce furent, dit-il, des « années inoubliables » au cours desquelles il a été entouré de professeurs exceptionnels. « Humanistes-nés », ces professeurs lui ont inculqué l’amour des lettres, de la littérature et de la langue française. C’est sans doute là qu’il a développé cette excellente maitrise de l’écriture qui fut sa « marque de commerce ». Mais aussi son goût prononcé pour la littérature et la poésie : celle d’Hector de Saint-Denys Garneau, notamment, auquel il a d’ailleurs consacré plusieurs excellents travaux.

Les Dominicains
Sa vocation religieuse s’éveille alors qu’il poursuit ses études collégiales à La Pocatière. En 1936, deux missionnaires dominicains, d’ailleurs natifs de la région, viennent prêcher une retraite au collège où ils ont eux-mêmes étudié. Le jeune Joachim rêve alors de devenir missionnaire et de se joindre à l’Ordre des Frères Prêcheurs. Or, trois « obstacles » se dressent devant lui et compliquent considérablement sa démarche de discernement. D’abord, parce qu’il est amoureux d’une certaine Thérèse Gagnon, sa « blonde » comme il le dit lui-même. Ensuite, parce qu’il n’est pas certain d’être taillé sur mesure pour la vie studieuse qui est celle des Dominicains, lui le « fils de paysans pauvre » au tempérament sportif. Enfin, parce qu’il est déchiré à l’idée de se séparer des siens. Aussi est-ce le cœur gros qu’il se rend à la gare de La Durantaye, en juillet 1936, en route vers le noviciat des Dominicains de Saint-Hyacinthe.

Son désir de quitter le 3e Rang de Saint-Michel-de-Bellechasse, de partir à l’aventure et de se dépasser l’incitent donc à répondre à l’appel (encore fugace) du Seigneur : « Je dirais qu’à l’époque, j’ai choisi d’aller voir pour voir, tout simplement. Des anciens du collège l’ont fait [noviciat des Dominicains], pourquoi ne le ferais-je pas ? J’imite plus que je ne choisis. Mes raisons dites spirituelles sont vagues », disait-il récemment dans Rumeurs de l’aube, son testament spirituel.

Le recul des années aidant, le père Lacroix dira avoir choisi les Dominicains parce qu’il s’agit d’un ordre religieux prestigieux, plusieurs fois séculaire. Ensuite, parce qu’il était attiré par la vie communautaire. Natif de la campagne et issu d’une famille nombreuse, il était très attaché à cette vie en commun. Il disait également craindre la vie de solitude qui était celle des curés de campagne de jadis. La vie dominicaine et conventuelle lui offrait l’assurance de côtoyer quotidiennement des confrères. La vie urbaine et universitaire lui permettait quant à elle de côtoyer des jeunes à tous les jours. C’était là une immense source de joie pour un homme affable, bavard et jovial comme le père Lacroix.

En juillet 1936, donc, il entrait au noviciat de Saint-Hyacinthe. Il s’y sent immédiatement comme chez lui. « Tout me plaît là-bas : la qualité de la prière, la compagnie de mes confères et aussi le supérieur âgé du noviciat, qui sera mon second grand-père », confiait-il récemment dans son ultime opus Rumeurs de l’aube. L’année suivante, on l’envoie au couvent d’études d’Ottawa pour y compléter quatre années de formation en philosophie et en théologie. Ses professeurs lui ont inculqué le goût de l’érudition — l’érudition historique, notamment. Sachant qu’il est passionné par la prière et la liturgie, ses supérieurs désirent l’envoyer en Europe pour qu’il s’y spécialise en études liturgiques. La Deuxième Guerre mondiale met cependant un terme à ce projet.

Au lendemain de son ordination sacerdotale, en 1941, on l’envoie plutôt poursuivre ses études en histoire, à l’Institut pontifical d’études médiévales qui venait tout juste d’être fondé, au Collège St. Michael’s de l’Université de Toronto. Il y passera dix ans — années au cours desquelles il rencontrera les meilleurs chercheurs francophones sur l’histoire du Moyen Âge : Marie-Dominique Chenu, Étienne Gilson et Henri-Irénée Marrou, pour ne nommer que ceux-là. Il en ressort bardé d’une maitrise et d’un doctorat en études médiévales. Puis, il enfile les stages postdoctoraux dans les universités les plus prestigieuses du monde : d’abord en France, à l’École pratique des Hautes Études (1953-53), ensuite à l’Université Harvard de Boston (1958), et enfin à l’Université Cambridge en Angleterre (1959)

L’historien et le chrétien engagé
C’est à l’Institut d’études médiévales de l’Université de Montréal qu’il passera l’essentiel de sa carrière, d’abord à titre de professeur (1945-1985) mais aussi de directeur (1963-1969). Le médiéviste — l’expert du Moyen Âge — qu’il était se passionnait pour l’historiographie, c’est-à-dire la façon dont les auteurs du Moyen Âge ont « raconté » l’histoire de cette époque. Issu d’un ordre religieux d’origine médiévale, le père Lacroix a aussi baigné dans une culture cléricale ayant hissé saint Thomas d’Aquin au panthéon des meilleurs auteurs catholiques de tous les temps. Au moment où il entame ses études collégiales et universitaires, dans les années 1920 et 1930, le thomisme est la philosophie officielle de l’Église. Y compris au Québec, où le néothomisme a des partisans extrêmement zélés, dont, au premier chef, Mgr Louis-Adolphe Pâquet à l’Université Laval, mais aussi son confrère dominicain, le père Ceslas Forest, à l’Université de Montréal.

Ayant baigné dans cette ambiance, le médiéviste Benoit Lacroix voudra d’abord et avant tout faire aimer le Moyen Âge aux Canadiens français. Au tout début de sa carrière de professeur, en 1949, il publie dans les pages de la Revue dominicaine un article présentant les idées qu’il défendra sans relâche et avec passion au cours des quatre décennies suivantes : « Le Canadien français aimera le Moyen Âge, comme il aime son enfance » car, ajoute-t-il, « le Moyen Âge est en chacun de nous ». Aux yeux du médiéviste dominicain, la piété populaire qui animait le Québec catholique de son époque n’était pas autre chose qu’un digne héritier des dévotions populaires issues du Moyen Âge chrétien. Pensons ici à l’immense popularité des lieux de pèlerinages, ou encore au culte qui était rendu aux grands thaumaturges : de la bonne sainte Anne au frère André, en passant par le bon père Frédéric. Bref, les assauts répétés de la Réforme protestante, de la Révolution scientifique et de la Révolution française n’auraient en rien entamé l’âme simple, fervente et fondamentalement « médiévale » des Canadiens français.

Le ton était donné : Benoit Lacroix consacrera les quarante prochaines années à scruter l’âme du peuple canadien-français et à mettre en valeur non pas la théologie savante des clercs, mais au contraire la piété confiante et chaleureuse vécue au quotidien par les laïcs catholiques les plus humbles. Des catholiques comme ses parents Rose-Anna Blais et Caïus Lacroix, auxquels il consacrera d’ailleurs ses deux ouvrages les plus célèbres : La religion de mon père (1986) et La foi de ma mère (1999).

Le génie de Benoit Lacroix aura été de hisser la religion populaire des Canadiens français au rang d’objet scientifique. Et de le faire en pleine Révolution tranquille, donc à une époque où la place de l’Église était remise en question. En 1968, il contribue à la fondation du Centre d’études des religions populaires, autour duquel gravitera toute une génération d’historiens, de sociologues, d’ethnologues et de théologiens. Ardent promoteur du dialogue intergénérationnel et de l’interdisciplinarité, il favorise la rencontre et suscite la collaboration étroite entre clercs et laïcs, jeunes chercheurs et professeurs chevronnés, Québécois et Européens, ethnologues et historiens, médiévistes et spécialistes de l’histoire du Québec contemporain. Génial organisateur, il multiplie les colloques et congrès réunissant les universitaires québécois, canadiens et européens s’intéressant à la religion populaire. Entre 1970 et 1985, des colloques seront organisés à tous les ans autour de l’enjeu de la religion populaire.

Les historiens, ethnologues et sociologues finiront toutefois par abandonner le concept de religion populaire au milieu des années 1980. Benoit Lacroix continuera cependant de le promouvoir dans ses nombreux ouvrages de vulgarisation, afin de faire mieux faire comprendre la religiosité — fervente et confiante — dans laquelle ont baigné nos aïeux. Non pas par nostalgie : Benoît Lacroix était tout sauf nostalgique. Il n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer les crispations idéologiques et la rigidité morale qui caractérisaient le catholicisme dans lequel il a lui-même grandi. Il suffit de lire l’entrevue qu’il accordait en décembre 2014 au journaliste Yves Boisvert :

Je n'ai aucune nostalgie. J'ai appris comme historien que le passé ne revient pas. Les gens ont quitté les églises parce qu'ils se sentaient jugés. Quand la loi prend le dessus sur la liberté, c'est la perversion de la religion. […] La religion a chassé le rire. Elle est devenue synonyme de réserve, presque de tristesse. La religion ne devrait pas être une idéologie, c'est là qu'elle devient dangereuse. Elle devrait unir, comme l'art, par la beauté et la sincérité. Les Québécois ont tellement été mal informés et moralisés au nom de la religion...

Le père Lacroix est, au contraire, un pur produit des espoirs et des utopies de l’époque de Vatican II. On l’associe volontiers à l’aile progressiste de l’Église catholique d’ici. Comme quelques-uns de ses collègues dominicains, il a été l’un des artisans de la revue Maintenant, qui a pris la relève de la Revue dominicaine en 1962. Selon le sociologue Jean-Philippe Warren, cette revue fut l’un « des principaux lieux de rassemblement de ceux et celles qui voulaient pousser plus loin l’aggiornamento de l’Église catholique et contribuer, dans la foulée de cette rénovation [Vatican II], à l’édification d’une société québécoise plus juste et fraternelle ».

La disparition de la revue Maintenant, en 1974, n’a pas empêché le père Lacroix de poursuivre son effort de dialogue avec la jeunesse, qu’elle fut catholique, laïque, agnostique ou même athée. Sa longue amitié avec Josée Blanchette, journaliste et chroniqueuse au journal Le Devoir en est un probant témoignage, celle-ci ayant toujours affirmé être « mécréante ». Au lendemain du décès du père Lacroix, la journaliste Odile Tremblay faisait un vibrant éloge de ce dernier : « En cette ère de laïcité triomphante, ce dominicain aura presque fait goûter l’Église aux Québécois les plus réfractaires, rare prêtre à avoir autant investi l’espace public en abordant la spiritualité avec humour, ouverture d’esprit et humanisme, allergique à tous les dogmatismes qui enferment l’esprit dans une cage et le tuent ».

Humaniste et chrétien, le père Lacroix disait souhaiter un retour aux fondements du christianisme, c’est-à-dire, ultimement, « à Jésus de Nazareth ». « Au plan humanitaire, [Jésus] est incomparable. Un homme qui donne sa vie pour livrer un message d'amour. Comme Martin Luther King ». Le père Lacroix trouvait dans l’Évangile un appel subversif au dépassement, à la transcendance mais aussi au changement social. Il suffit de voir l’enthousiasme tout juvénile qu’il affichait, en 2012, à la vue de la mobilisation étudiante sans précédent qui a marqué le désormais célèbre Printemps érable. Benoît Lacroix disait alors être en accord « avec certains jeunes qu’on qualifie de radicaux », ajoutant du même souffle que « le capitalisme devrait disparaître le plus vite possible » car « il n’a pas joué son rôle ». Professeur, éducateur et pasteur pendant la majeure partie de sa vie, le père Lacroix n’a jamais caché son admiration sans bornes pour la jeunesse, chez laquelle il observait « un sens de l'héroïsme et du dépassement de soi ». Les jeunes, disait-il en 1991, ont « le goût de l'avenir, la témérité des pionniers et la ferveur des commencements »

La devise du père Lacroix a toujours été Carpe diem (saisit l’instant présent). En cela aussi il est un « enfant » du Concile Vatican II, lequel invitait les catholiques à être attentifs aux « signes des temps » et à les interpréter à la lumière de l’Évangile (constitution Gaudium et spes, 4). La place de choix qu’occupe la religion populaire dans sa production historique montre bien à quel point ce dominicain avait été attentif aux mouvements de fond qui travaillaient la société québécoise. Le Québec catholique commence à prendre toute la mesure de la révolution conciliaire et à la place que l’Église entend désormais accorder à l’éminente dignité des laïcs. En présentant désormais l’Église comme le Peuple de Dieu, la constitution Lumen Gentium de Vatican II invitait les historiens catholiques à déplacer leur regard vers la vie religieuse et spirituelle des simples fidèles, trop longuement demeurés anonymes dans nos livres d’histoire. Répondant à « l’appel » du Concile, l’historien français Jean Delumeau publiait en 1979 son Histoire vécue du peuple chrétien : les laïcs et le Peuple de Dieu faisaient enfin leur entrée dans l’histoire de l’Église, jusque-là massivement cléricale. Signe des temps (!), au moment même où Benoît Lacroix cofonde le Centre d’études des religions populaires, le sociologue Fernand Dumont commençait à présider les travaux de la Commission d’étude sur les laïcs et sur l’Église, à la demande de l’Assemblée des évêques catholique du Québec.

L’impulsion donnée par le père Lacroix à l’étude de la religion populaire est d’autant plus géniale sachant que la jeunesse de l’époque — hippie et soixante-huitarde — s’enthousiasme pour le folklore, la vie rurale et les savoirs ancestraux de leurs aïeux. C’est en effet l’époque des communes, du retour à la terre, du macramé et du renouveau de la musique traditionnelle. Pendant que conteurs, musiciens, potiers et antiquaires parcourent les campagnes à la recherche de perles rares, les ethno-historiens gravitant autour du père Lacroix parlent aux « vieux » afin d’exhumer la vie religieuse des Canadiens français de jadis. Croyances religieuses populaires, pratiques de dévotion, pèlerinages, images pieuses, scapulaires, croix de chemin : rien n’échappe à la loupe des experts de la religion populaire.

Le médiéviste dominicain a ici eu une intuition éminemment subversive : au moment même où l’Église et son clergé étaient accusés d’être la cause de tous les maux qui accablent le Québec, les spécialistes de la religion populaire faisaient émerger la religiosité sereine, confiante et sympathique des catholiques ordinaires d’autrefois. Ils révélaient aussi la façon dont le Peuple de Dieu s’est « approprié » le message de l’Église et a remis en question les injonctions morales — parfois crispées — du clergé d’hier. Il suffit, là encore, de lire Benoît Lacroix : « Le curé faisait des sermons contre les danses, mais mon père disait : on va danser, on ira se confesser la semaine prochaine. L'ironie et l'humour de ces habitants sans instruction étaient incroyables. Ils savaient se moquer quand ils flairaient les excès de zèle religieux ».

L’homme de lettres
Benoit Lacroix ne fut pas seulement médiéviste et historien : il a aussi toujours été animé par une passion dévorante pour la littérature et la poésie. Sa culture littéraire était immense et son talent d’écrivain plus grand encore. Poète et conteur à ses heures, le père Lacroix a toujours gravité autour des hommes et des femmes de lettres. Son goût pour la littérature s’affirme dès le début de sa carrière universitaire, où il se lie d’amitié avec le romancier Robert Élie, le poète Jacques Brault et la poétesse Marie Uguay. L’œuvre poétique et mystique d’Hector de Saint-Denys Garneau sera d’ailleurs l’un de ses grandes passions littéraires : il lui consacrera trois livres et un nombre incalculable d’articles, tout en faisant fréquemment allusion à son poète préféré dans ses écrits.

Ami des lettres et des écrivains, Benoit Lacroix est l’un des fondateurs de l’Union des écrivains du Québec. Il a aussi contribué à l’émergence des Éditions Fides, dont il fut l’un des premiers éditeurs. Il est d’ailleurs demeuré durablement fidèle à cet éditeur : c’est là que seront édités la plupart de ses livres, y compris Rumeurs de l’aube, son ultime ouvrage.

Les amitiés de Benoit Lacroix ne se cantonnaient au seul monde de l’histoire ou de la littérature. Outre son amitié bien connue avec la chroniqueuse Josée Blanchette, mentionnons celle avec la comédienne Françoise Faucher, le journaliste Alain Crevier et l’humoriste Boucar Diouf. Entre autres…

Le communicateur
Auteur prolifique et brillant vulgarisateur, le père Lacroix a publié une cinquantaine des livres, consacrés à l’histoire, à la théologie, à la spiritualité et aux études médiévales. Une fois libéré des lourdeurs qui sont celles de la rédaction académique, il se lance dans un marathon d’écriture qui lui permet de donner libre cours à son verbe contagieux. Malgré son savoir encyclopédique et sa mémoire prodigieuse, Benoît Lacroix est demeuré toute sa vie durant un pédagogue dans l’âme. Jamais chez lui ce désir de se pavaner et d’étaler au grand jour sa savante érudition. Fils de paysan, brillant conteur mais aussi, ne l’oublions pas, professeur d’histoire et frère prêcheur (donc prédicateur dans l’âme), il s’est toujours méfié de « l’enflure ostentatoire ou de la condescendance intellectuelle », préférant plutôt s’exprimer avec clarté et simplicité, tant à l’oral qu’à l’écrit.

Ce communicateur efficace est aussi doté d’une « arme de séduction massive » : sa personnalité très attachante. Il deviendra rapidement la coqueluche des médias, qui vont parfois jusqu’à jouer du coude pour pouvoir l’interviewer. C’est dire à quel point Benoît Lacroix était un être charismatique : « Même chez les athées les plus mordus, je n’ai pas encore rencontré quelqu’un qui ne succombait immédiatement à son charme coquin, à sa vivacité d’esprit et à son humanisme contagieux. On peut se noyer dans son regard bleu compassion », disait récemment son amie Josée Blanchette.

Diverses tribunes seront donc offertes au père Lacroix. D’abord au sein des publications de l’Ordre des Frères prêcheurs (Revue dominicaine, Maintenant, Communauté chrétienne, Présence magazine). Ensuite dans la presse à grand tirage, particulièrement au Devoir, où il publie pendant plus de 20 ans (de 1987 à 2010) des éditoriaux à l’occasion des deux grandes fêtes du calendrier liturgique : Noël et Pâques. Éditoriaux qui sortent fréquemment des sentiers battus, mais sans jamais effaroucher le lecteur, et ce, « de quelque croyance ou incroyance qu'il soit ».

La télévision ne tarde pas à s’enticher du dominicain, notamment le journaliste Alain Crevier, l’animateur de l’émission Second regard. Fréquemment interviewé par les médias, il captive et déconcerte constamment son auditoire. En 1995, faisant le bilan de sa carrière de communicateur, le père Lacroix avouait avoir « beaucoup appris » en faisant de la télévision, notamment en ce qui a trait aux « rapports entre l'image et la parole ». S’il était à ce point télégénique, disait-il, cela tient d’abord au fait qu’il souriait spontanément à ses interlocuteurs, mais aussi parce qu’il parlait avec candeur, franchise et clarté.

Comme son confrère dominicain Marcel-Marie Desmarais, Benoît Lacroix était très à l’aise à la radio. En 1972-1973, au plus fort des innovations liturgiques de l’après-Vatican II, il avait collaboré à un projet audacieux, diffusé sur les ondes de Radio-Canada : La Messe sur le monde. Librement inspirées de l’ouvrage du jésuite Teilhard de Chardin, ces messes radiophoniques célébraient le cosmos, la Terre et leur Créateur. Or, ce sont-là des enjeux qui ont toujours passionné le poète, le mystique et le fils de paysan qu’était Benoît Lacroix. Nous y reviendrons.

Le père Lacroix a aussi été l’un des premiers artisans de Radio Ville-Marie, où il co-animait, en compagnie de Bernard Ouimet, l’émission Rendez-vous pour l’âme.

Le mystique et l’homme de dialogue
Je laisserai les théologiens se prononcer sur l’œuvre spirituelle immense léguée à la postérité par Benoît Lacroix. Qu’on me permette toutefois d’insister sur deux aspects qui me semblent hautement significatifs. D’abord la place de choix qu’il accorde à la contemplation de la nature et du Créateur. Ensuite, la place non moins importante qu’il accorde au dialogue interreligieux.

À l’heure de Laudato Si et du 50e anniversaire de la déclaration Nostra Aetate, il est de bon ton dans l’Église de signaler l’importance du dialogue interreligieux et aussi de la sauvegarde de la création. Or, au moment même où le père Lacroix est devenu dominicain, ces idées-là n’allaient pas encore de soi. Le flirt de Teilhard de Chardin avec l’évolutionnisme darwinien et avec le « panthéisme » avaient mauvaise presse dans l’Église de Pie XI et de Pie XII. Tout comme d’ailleurs l’idée qu’il faille entrer en dialogue sincère, d’égal à égal, avec les fidèles issus d’autres traditions religieuses. Benoit Lacroix sera, ici encore, un heureux « produit » du Concile Vatican II.

Fils de paysan et expert de la religion populaire, il n’a pas manqué de montrer les liens très étroits qui unissaient le cycle des saisons, le cycle de la vie agricole et le cycle de l’année liturgique dans la religiosité catholique d’autrefois. Il n’a pas non plus manqué de célébrer — en prose comme en vers — la beauté de la nature de son Bellechasse natal. Pas plus d’ailleurs qu’il n’a cessé de tendre des perches aux cosmologies amérindiennes. Pour mieux louanger le Créateur, source de toute vie.

Teilhardien convaincu et homme de dialogue, il a participé avec enthousiasme à ce projet radiophonique audacieux que fut La Messe sur le monde, en 1972-73. Dans Rumeurs de l’aube, il s’empresse d’ailleurs de nous rappeler à quel point il a été « comblé » par ce projet, d’autant, ajoute-t-il, que « chaque émission commence par la lecture d’un texte de Teilhard de Chardin […] par un descendant amérindien ».

Homme de paix, d’espoir, de lumière et de sagesse, il fut un ardent zélateur du dialogue avec l’Autre, seul moyen, croit-il, de sortir l’humanité du cycle perpétuel de la violence, de la vengeance et de la guerre. Il suffit de réécouter son ultime entrevue avec le journaliste Alain Crevier (Second regard, émission du 23 novembre 2014) — entrevue où il fait vibrant plaidoyer en faveur de l’amour du prochain et du dialogue avec l’Autre.

Un homme célébré de son vivant
Ambassadeur du Québec et de l’Église d’ici, le père Lacroix a beaucoup voyagé. D’abord entre le Québec, les États-Unis et l’Europe, à l’époque de ses recherches universitaires. Ensuite, à titre de professeur invité dans diverses universités, réparties sur quatre continents : Harvard aux États-Unis (1959-60), Kyoto au Japon (1961), Butare au Rwanda (1965-1966) et Caen en France (1973-1976).

Reconnu par ses pairs et par ses concitoyens, il fut tour à tour célébré par les divers paliers de gouvernements, qui l’ont fait Grand officier de l’Ordre du Canada (1985), puis Chevalier (1991) et Grand officier de l’Ordre national du Québec (1996). À l’aube de ses 100 ans, c’était au tour de l’Association des médias catholiques et œcuméniques de célébrer Benoit Lacroix, en lui remettant le prix Claude-Masson, en compagnie de sa complice Josée Blanchette.

Les témoignages d’affection et d’admiration à son endroit n’ont cessé de se multiplier au cours des dernières années, des derniers mois et des derniers jours.


Sources
Josée Blanchette, « Le ciel peut attendre », Le Devoir, 11 septembre 2015
Pietro Boglioni, « Benoit Lacroix, OP », Rabaska : revue d'ethnologie de l'Amérique française, vol. 5 (2007), p.87-99.
Yves Boisvert, « Le 100e Noël de Benoît Lacroix », La Presse, 20 décembre 2014
Amélie Daoust-Boisvert, « Tout est à repenser », Le Devoir, 6 août 2012
Benoît Lacroix, Rumeurs de l’aube, Montréal, Fides, 2015, 278 p.
Guy Laperrière, « Benoît Lacroix, homme d'ouverture », Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle, n° 4, été 1995, p. 53-64
Odile Tremblay, « Le père Benoît Lacroix entre dans la nuit étoilée », Le Devoir, 3.3.2016
Jean-Philippe Warren, « L’aboutissement d’une longue sécularisation. Autour du livre de Martin Roy, La revue Maintenant (1962-1974) et la « mise à jour » du catholicisme québécois », Bulletin d’histoire politique, vol 21, no 3 (2013) : 162-163.

Par Frédéric Barriault, Communications et Société (Mars 2016)